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Billeterie

Qui est Estelle Meyer ?

Elle a l’âme d’une chamane qui vous transporte dans les étoiles. Elle est la goutte d’eau qui fait déborder le vase  ; le torrent bouillonnant qui se jette dans l’océan. Insatiable et inclassable, Estelle Meyer fait de la scène une fête païenne qui s’invente autour de la poésie et du chant. Rencontre !

On dit de toi que tu es une artiste mystique, incandescente. Pourquoi selon toi ?  

En ce moment je participe à une fabrique à chansons avec des élèves de CM1. Ce matin, je leur parlais des éléments et je leur disais que je me sentais « feu ». Je suis attirée par ce qui brûle, ce qui se libère par la fumée. Par exemple, je pense aux amérindien·nes, qui mêlent leurs prières à leur tabac pour ensuite l’enflammer. Humblement et joyeusement, je crois que c’est que je cherche à faire avec mon art. Je souhaite que mes mots soient une matière à brûler qui, en prenant feu, libère et envoie son essence vers le haut, vers la terre, vers toutes les directions pour donner de la force à chacun·e. Pour moi, c’est l’une des fonctions principales de l’artiste : réfléchir à ce qu’est l’expérience humaine et le partager par le chant ou la parole. C’est à ça que le mot incandescent me fait penser. 

Quant à mystique, j’ai effectivement une grande foi. Une religion très païenne liée à la terre, aux éléments. Une sorte de chamanisme où tous les individus sont reliés sur la même toile de vie. Le mysticisme c’est aussi s’ouvrir à quelque chose de plus grand que soi. Comme si on provenait d’une matière lumineuse, astrale, petit bout d’étoile de passage sur la terre en toute humilité. On ne sait pas et pourtant, on peut sentir des choses et être traversé par elles. Pour moi, l’art a le pouvoir de nous ouvrir à des espaces qui nous dépassent et c’est ce qui me plait.


Entre chant lyrique, poésie et textes engagés, ton univers musical semble inclassable. Quelles sont tes sources d’inspiration, tes muses ? 

Je pense d’abord aux chants de guérison mais aussi aux chants rituels, aux légendes. Je suis également très touchée par la musique gnaoua, par les derviches tourneur·euses et leur transe, ainsi que par toutes les grandes divas que le monde a portées. Je pense à Oum Kalthoum et aux chanteuses latines, Mercedes Sosa et Violeta Parra. Je suis inspirée par le rap, par les mots qui se crachent, se crient par nécessité. Je puise dans le flamenco, qui est une danse aussi sensuelle que violente et dans le chant gitan. J’aime quand la musique est le fruit d’une déchirure, et que le besoin de la partager est viscéral. Je suis bouleversée par la mélancolie du romantisme, par Debussy, par le grand chant lyrique. Par exemple, quand j’écoute La Callas, je peux pleurer. Enfin je pense aux chants de l’extase d’Hildegarde von Bingen, aux chants grégoriens, aux polyphonies corses mais aussi aux chants indiens qui te mettent en mouvement.  

Tu vois c’est aussi riche que ça. Quand je commence une chanson c’est que j’en ai besoin. J’ai besoin d’exprimer quelque chose et mes mots ne suffisent plus. Il faut que je le chante, que je le crie ou que je le pleure. En fonction de ce que je veux partager, je choisis où puiser. Mes influences sont donc très variées, elles peuvent être très classiques ou plus tribales.  


"Comme dans un ancien rite où tu jettes dans le feu ce dont tu n’as plus besoin."


Tes concerts sont de véritables cérémonies sensorielles, des fêtes païennes où tu fais communion avec ton public. À tes yeux, la musique live peut-elle avoir un pouvoir salvateur ?  

Ce que j’aime dans le rituel c’est que c’est codifié, il y a un avant et un après. On se détache de son quotidien pour entrer dans une autre réalité et s’ouvrir à un inconscient collectif qui nous ramène à nos racines communes : le fait qu’on soit tous·tes né·es d’une femme, qu’on ait un temps donné sur cette terre auquel on cherche à donner du sens, qu’on ait tous·tes des peurs, des besoins, des émotions et des questionnements. J’ai l’impression que c’est dans ce puits que je puise pour tenter de rendre mes concerts les plus universels possibles. C’est aussi pour ça que je les rends très participatifs.  

Dans un concert, je peux demander au public de quoi il a envie de se débarrasser à ce moment précis, qu’est-ce qu’il ne supporte plus dans sa vie. Puis lui proposer de l’écrire sur un bout de papier pour ensuite le brûler ensemble. Comme dans un ancien rite où tu jettes dans le feu ce dont tu n’as plus besoin. Je lui propose de se libérer grâce au groupe car à plusieurs on se fortifie, on se soutient. Si quelqu’un·e arrive à mon concert déprimé·e, seul·e, je veux qu’il·elle en reparte en ayant l’impression d’avoir fait Un·e avec le reste des spectateur·rices. Pour moi la musique a le pouvoir de réunir, de créer du lien, d’où cette grande adresse au public. Même si tu ne comprends pas une langue tu peux pleurer d’un chant parce que tout d’un coup la voix te perturbe, te déchire. Tu n’as pas compris un mot mais ça parle à ton âme. Le concert permet ça aussi, être touché·e au-delà du rationnel.   


Pendant cette longue période de fermeture des lieux culturels, tu as rivalisé d’idées pour maintenir un lien fort avec ton public (lectures, veillées sonores etc…). Qu’est-ce que tu aimerais retenir de cette expérience ? 

Cette période a été l’occasion d’une rencontre plus profonde avec l’endroit en moi qui contemple, qui reçoit. C’est comme si j’avais donné pas mal d’eau à ma propre terre par la lecture, par le dessin, par la peinture, par l’écriture. J’avais aussi besoin de donner. Pendant le 2ème confinement, j’ai commencé un rituel, celui d’enregistrer chaque jour un poème. Cela a donné un livre, qui est sorti en mai dernier et qui s’appelle Âmes ardentes, poèmes. C’est une sélection de 100 poèmes qui entretiennent l’espoir, qui donnent de la force, qui choquent, qui libèrent, qui donnent du courage pour cette traversée humaine. Il y a aussi bien des poèmes de la Résistance, que des poèmes des Indiennes mazatèques, que de la poésie arabe… J’avais vraiment envie, au moment où les murs se refermaient, de les ouvrir par les mots.  

Je retiens aussi le profond besoin de se relier, de se comprendre. Le moindre sourire prend une proportion immense. On se rend compte qu’on ne peut pas faire cette expérience humaine seul·e. Je trouve que dans nos grandes villes, cette période a rappelé la nécessité de faire attention à l’autre.  

Cela a aussi été l’occasion de trier sa vie. Un peu comme si on allait mourir, mais pas d’une façon triste. Se rendre compte que le temps peut être compté, et que notre existence est fragile. Du coup, qu’est-ce que je fais du temps qu’il me reste ? Qu’est-ce que j’ai envie de faire à cet âge-là sur la terre ? Qu’est-ce qu’il me reste comme chantier ? Quel lien je peux réparer ? Il ne faut pas perdre trop de temps. S’il y a des choses que je veux réaliser sur la terre, je ne peux pas me dire que je les ferai quand je serai plus grande ou plus tard. Il faut attaquer ! Je crois que c’est pour moi la révélation de cette année. Faisons ce qui nous est cher, maintenant.  



Comment te sens-tu à l’idée de rencontrer enfin ces spectateur·rices que tu n’as pour l’instant connus qu’en ligne ?  

Je pense que je vais être très émue. Je ne sais pas si je vais pleurer. Revoir des gens qui t’attendent avec un regard offert, je trouve que c’est une grande responsabilité pour l’artiste. Je vais avoir envie d’être à la hauteur, d’être digne de ce rendez-vous. Comme quand on s’est tue longtemps, je me demande quels seront les premiers mots que je prononcerai. Comment réengager la parole ? Comme un·e athlète qui n’a pas couru depuis longtemps, je me demande si mon corps saura faire, si c’est comme le vélo et que ça ne se perd pas. Est-ce que je vais être timide ? Débordante ? Ou juste tellement heureuse de retrouver ma place sur scène ? Je pense que j’aurai beaucoup d’émotions. J’aurai peut-être envie de toucher les mains. On se mettra peut-être tous·tes du gel hydroalcoolique pour pouvoir se toucher (rire).  


Tu devais être accueillie à l’ECAM le 2 mars dernier, finalement tu te produiras au parc Pinel du Kremlin-Bicêtre le 9 juillet. Qu’aimerais-tu dire aux spectateur·rices pour leur donner envie d’être au rendez-vous ?  

Venez tourbillonner d’amour, plonger dans la piscine du beau, goûter au soleil des mots et au plaisir de renouer avec la grande famille humaine ! Réjouissez-vous de pouvoir chanter, danser, vibrer, désirer, entendre des tambours, entendre du piano, entendre la cascade des sons, entendre des prières, prendre feu, se rouler dans l’herbe de soi-même et rire. Être heureux·ses ensemble.